DES CHANSONS DORMENT DANS MA TĂŠTE

Des chansons dorment dans ma tĂŞte. Des centaines. D’ailleurs, elles ne dorment pas : elles guettent la moindre occasion de jaillir dans ma boĂ®te crânienne et de rĂ©sonner pour la journĂ©e.

Certaines sont populaires. Elles me viennent de l’enfance, de la radio que ma mère allumait dans la cuisine. RTL tous les matins au petit dĂ©jeuner, Rire et chansons dans la voiture pour le moindre trajet. Les autres sont gĂ©nĂ©rationnelles et remontent Ă  l’époque du collège ou du lycĂ©e. Elles passaient d’abord sur Fun Radio, Skyrock ou OuĂŻ FM avant que je ne les diffuse Ă  mon tour aux boums des copains. Jamais je ne dansais, ma place de choix Ă©tait avec le lecteur de minidisc, derrière la mini-console de mixage qui me donnait Ă  croire que j’avais une place dans ces rĂ©unions.

Ă€ cette Ă©poque dĂ©jĂ , les chansons me tenaient Ă©loignĂ© des autres autant qu’elles me permettaient de communiquer. Grâce aux textes rĂ©gurgitĂ©s, je semblais moins distant. J’existais aux yeux de mes camarades comme celui qui connait par cĹ“ur toutes les paroles des titres en vogue. Mes confidents se nommaient alors East 17, IAM, Bryan Adams, Oasis, Des’ree, NTM, Ace of Base, Nas, Alanis Morissette, Snow, Mc Solaar, RĂ©ciprok, Dr Dre, Backstreet Boys, The Presidents of the USA, MĂ©nĂ©lik, Cake, Prodidgy, Bon Jovi, OphĂ©lie Winter, Passi, Jamiroquai, Blackstreet, les Fugees, Eagle Eye Cherry,  Alliance Ethnik, Luniz, Coolio, les Spice Girls, Diana King, The Conells, Joan Osborn, les Hanson, K’s Choice, Metallica, les Red Hot Chili Peppers, Offspring, the cranberries, Skunk Anansie, Fool’s Garden, Robbie Williams, Dolly, David Charvet, Doc GynĂ©co ou bien Manau. Sans rĂ©pit, chacun me soufflait ce que je pouvais dire, ce que je devais dire.

Dès lors, ma vie est devenue une sorte de comĂ©die musicale et ça chante encore dans mon cerveau. Parfois Ă  cause d’une chanson qui surgit pour accompagner parfaitement une scène dont je suis le tĂ©moin, parfois sans raison apparente, en lisant la devanture d’un magasin. Et mĂŞme si Mc Solaar m’avait prĂ©venu dès 1994 qu’imitation Ă©gale limitation (1), vingt printemps de plus m’ont Ă©tĂ© nĂ©cessaires pour oser un coming-out artistique, vingt ans pour laisser les autres visiter mon cerveau, guidĂ©s par cette première bande-son originale.

Me voici enfin en moi, non plus comme un homme dans une maison qui s’est faite en son absence (2), mais bel et bien comme un gamin qui sait tous les recoins de son terrain de jeu.

SAMUEL ROZENBAUM, PARIS, 20 JUILLET 2020

1. Mc Solaar, Superstaar
— 2. Gaston Miron, L’homme rapaillé.